Açores : deux mois comme volontaire à Dwell Coliving, Sao Miguel

Janvier – Février 2022, São Miguel

Après une première expérience à Nine Coliving à Tenerife, je sens grandir en moi l’évidence qu’un mode de vie nomade, équilibré et porteur de sens, peut exister. Le retour prévu vers Montréal s’efface doucement de mes cartes mentales. Une autre direction se dessine : celle de l’inconnu.

Je pars avec peu : une valise d’été, un revenu léger, et cette soif de continuer à enseigner le yoga là où le vent me guide. Après de nombreuses recherches et des entretiens variés qui m’ouvrent un horizon différent chaque jour, je choisis de voguer vers São Miguel, île à laquelle je n’aurais jamais pensé si l’opportunité de collaborer avec Dwell Coliving n’avait croisé mon chemin.

Janvier. J’atterris sur cette île minuscule flottant au milieu de l’Atlantique. Quatorze kilomètres du nord au sud, soixante-cinq d’est en ouest. Le vert s’étend à perte de vue, la brume caresse les collines, la terre respire sous la vapeur des sources chaudes. L’océan, immense et fougeux, enveloppe tout.

Je viens pour deux mois de collaboration et de partage, mais la vie s’y glisse autrement.

Quelques jours après mon arrivée, le corps se met à ralentir. Le COVID me cloue au lit. Je me sens au plus mal, confinée dans ma chambre, alors que je suis censée être la Community Manager et que les journées s’étirent dans la tiédeur d’une chambre, entre fatigue et respiration fragile. Loin du tapis, la pratique se transforme : elle s’installe dans le silence, dans l’attente, dans la douceur d’un souffle qui revient peu à peu. Le yoga devient moins physique, plus intérieur :  un espace d’écoute et de patience.

Ces semaines allongées entre quatre murs éveillent une forme d’humilité. Les propriétaires laissent sur le pas de la porte des natas tièdes pour me réconforter ; dehors, la maison continue de vivre. Tout paraît suspendu, comme si l’île me disait : ralentis, observe, respire plus doucement.

Les mois suivants avec un COVID long m’enseignent la persévérance et l’ancrage même quand je peux enfin sortir de la chambre. Entre la fatigue persistante, le souffle coupé après cinq minutes de marche, je découvre combien mes besoins les plus simples portent déjà une richesse immense.

J’ai beaucoup appris sur l’incertitude. C’est aux Açores que, pendant ces deux mois, je me suis aperçue que j’avais besoin, contre toute attente de ma part, d’une sécurité financière (après 6 mois à vivre au jour le jour, je me rendais bien compte que de continuer à faire du volontariat en échange d’un toît allait, d’une façon ou d’une autre, me bloquer à un moment - il me fallait trouver un emploi stable pour ma tranquillité d’esprit) et d’un ancrage (je me suis retrouvée à dix jours de mon départ, sans aucun idée d’où aller pour la suite et cette situation, additionnée à toutes les autres citées ci-dessus, ne m’a pas autant excitée que ce que j’aurais pu penser.

Je préfère rester transparente sur mes expériences, et éviter de ne révéler que les aspects positifs. Cette expérience à Dwell m’a fait découvrir que voyager plus lentement, en étant proche des réalités locales, ôte aussi le filtre de l’éphémère des “vacances” où l’on ne fait que passer dans des lieux. Elle m’a montré le visage authentique de l’île et de ses habitants, des problématiques vécues ici, m’a surprise et bousculée par moments, faite questionner ma manière de voyager, mise hors de ma zone de confort, moi qui aime par-dessus tout poursuivre le Beau partout, elle m’a fait voir l’autre versant du paysage.

Les jours s'égrènent au rythme des marées. De petits miracles se tissent : des dîners improvisés entre colivers, des cold dips dans l’océan, des balades vers les cascades, des randonnées au creux des cratères, des moments partagés à préparer un repas, à rire d’épuisement ou d’émerveillement. La communauté est plus intime qu’ailleurs, mais l’intensité des liens donne au lieu une chaleur particulière. Dans cette proximité, j’apprends à donner ce que je peux, à recevoir sans trop culpabiliser, à puiser mon énergie dans ce qui circule entre nous.

Aujourd’hui, je ressens combien ce voyage m’a redonné et fait grandir. Être en mouvement seulement à travers l’extérieur fatigue ; être en mouvement à l’intérieur transforme. Le yoga prend ici toute sa dimension hors du tapis : une pratique vivante dans l’action, la vulnérabilité, le doute, la gratitude.

Je réalise combien mes journées, même modestes, peuvent devenir de puissants espaces de conscience. Chaque montée sur un sentier, chaque rire partagé, chaque repas préparé en communauté nourrit une écologie intérieure : celle qui respecte le rythme du corps, la vérité du moment, et la beauté de ce qui existe déjà.

Voyager autrement, c’est honorer l’équilibre entre ancrage et expansion. C’est cheminer avec attention, respirer à la mesure de ce que la terre offre, et reconnaître que le vrai départ se situe souvent à l’intérieur.

Les Açores m’ont appris cela : ralentir pour mieux sentir, créer du lien avant de poursuivre la route, et puiser dans la simplicité la plus stable des richesses — celle de la présence.

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